xavier dorison

dans la cour des grands

  par R. Alvarez

Des sources de la série

L'idée de départ du Troisième Testament vient d'un texte du XIX siècle exhumé de la bibliothèque nationale, la traduction écossaise d'un manuscrit rédigé par Elisabeth d'Elsenor en personne ! Mais si Marbourg et Elisabeth ont réellement existé, Le Troisième Testament n'est pas une série historique pour autant. Si on doit parler d'exactitude dans la série, elle tient beaucoup plus à la religion qu'à l'histoire. Les auteurs on d'ailleurs éffectué un travail important d'exégèse, d'étude des textes religieux : toutefois, la clé de leur interprétation serait qu'un texte religieux ne se présente jamais deux fois de la même manière, une idée venue des hassidim selon laquelle il s'adapte à chaque lecteur! Chacune des parties en présence du Troisième Testament devient la matérialisation d'une interprétation religieuse.

Les carnets de Julius de Samarie, derrière lesquels tout le monde court, ont un rôle fondamental dans la fiction. Ce Julius, est-ce un personnage inventé pour les besoins de l'intrigue ou bien a-t-il réellement existé?

Xavier Dorison: En tout cas, ses carnets sont cités par Elisabeth d'Elsenor dans ses mémoires ainsi que par certains Evangiles apocryphes. Selon ces versions, Julius de Samarie aurait eu une évolution semblable à celle de certains apôtres. Il était commerçant, un grand voyageur, comme beaucoup de ceux qui pratiqauient cette profession à l'époque de Jésus, et pas particulièrement touché par le message chrétien. Un jour, il a eu une sorte de révélation mystique: il reçut l'ordre divin de partir cacher la Parole de Dieu. Quand est-il parti exactement? Les sources ne le précisent pas. Nous avons notre propre version. Nous pensons qu'il a pris la route peu après la mort de la Mère du Christ. Il y aurait eu à ce moment-là une dernière rencontre des apôtres. Inquiets de constater que la parole du Christ n'était pas écoutée et que le monde continuait de souffrir, ils se retirèrent pour implorer Dieu. Lorsqu'ils réapparurent, ils étaient porteurs d'un rouleau qu'ils confièrent à Julius. Est-ce que cette dernière rencontre des apôtre est vraie? Certains Evangiles apocryphes le prétendent.

La recherche des carnets de Julius motivent le constant déplacement de vos personnages. De Paris ils s'en vont à Tolède en faisant halte dans les Pyrénées, pour ensuite s'embarquer vers l'Ecosse...Qu'est-ce qui a déterminé le choix de ces lieux?

X.D.: Nous avions deux impératifs. Le premier, de caractère historique, concerne encore une fois les mémoires d'Elisabeth d'Elsenor: les endroits dans lesquels nos personnages se rendent sont ceux qu'elle mentionne dans ses écrits. Le deuxième impératif serait d'ordre dramatique. Sous ses airs de polar fantatique, "Le Troisième Testament" raconte en réalité une quête. Et, depuis l'Antiquité, toute quête - pensez à celle d'Ulysse dans "l'Odyssée" ou à celle d'Hercule - est intimement associée au voyage initiatique. C'est pourquoi nos héros se déplacent autant. Cette extrème mobilité de nos héros présente également des avantages du point de vue graphique: elle nous permet de changer d'univers, d'aborder des aspects très différents de l'époque, d'avoir une vision aussi large que possible du Moyen-Age.

La quête à laquelle vous faites allusion serait celle du savoir. Il y a tout un discours dans votre série sur l'accès aux connaissances.

X.D.: Il s'agit d'un de problèmes majeurs du Moyen-Age. Aujourd'hui, avec l'Internet, le fax, le téléphone portable, nous avons constamment accès à l'information et tout le monde trouve normal qu'elle circule sans aucune restriction. Mais à l'époque, les gens ne voyaient pas du tout les choses de la même façon. Il y avait un vrai combat entre, d'une part un pouvoir religieux convaincu de la nécessité de défendre la Foi à tout prix et décidé pour cela à censurer une certaine catégorie de connaissances jugée nocives et dangereuses pour le salut des âmes et, d'autre part, une minorité qui revendiquait le droit d'accès à tout sorte d'informations car seule la liberté de l'esprit permettait, à leurs yeux, à une société de progresser L'Eglise toute puissante donnait une réponse à tout, tandis que les scientifiques ou les intellectuels se posaient des questions. C'est léternel dilemme entre la foi et la raison, représenté dans notre histoire par les positions contrastées d'Elisabeth et de Conrad. Elisabeth est une femme du futur, elle a une mentalité presque moderne, tandis que Conrad reste, dans ce sens, un homme du passé.

Il est un homme du passé mais sa personnalité n'est pas monolithique. Tout au long de l'histoire, on le sent tiraillé, en conflit avec lui-même.

X.D.: Conrad est tiraillé entre sa foi et ses sentiments, entre sa mission et son coeur. il a une tâche à accomplir. Il doit retrouver le Troisième Testament, un document de la plus haute importance pour la chrétienté et pour sa foi. Il est un homme extrêmement croyant: il ne faut pas oublier qu'il était Manus Dei. D'autre part, les circonstances l'ont amené à assumer la protection d'Elisabeth, la fille adoptive de son ami l'évêque de Paris, et il commence à s'y attacher. Après avoir passé vingt ans éloigné du monde, coupé de toute relation humaine, il redécouvre la vie au contact de cette jeune fille plein d'énergie et de vitalité. A certaines occasions, il sera obligé de choisir entre sa mission et son coeur. Parfois les sentiments auront le dessus. C'est ce qui arrive notamment dans le tome 2, lorsqu'ils se trouvent dans le souterrain de la bibliothèque de Tolède. A un moment donné, alors qu'ils sont en possession de la copie des carnets de Julius, la salle est inondée brutalement, entraînant Elisabeth dans les flots. Marbourg a le choix entre partir avec le manuscrit ou bien le laisser de côté pour sauver Elisabeth de la noyade; il opte pour la deuxième solution. D'autres fois, comme le lecteur aura l'occasion de le découvrir dans le tome 3 , il choisira sa foi, mettant ainsi en danger la vie des gens qui lui sont chers...

Dans le tome 2 est venu s'infiltrer entre Conrad et Elisabeth un troisième personnage, l'irlandais Trevor o'Neil, qui semble appelé à jouer un rôle important dans les épisodes à venir.

X.D.: Ce personnage de l'irlandais a pour mission de contrebalancer la personnalité de Conrad de Marbourg: il est d'une certaine manière son antithèse. Nous souhaitons confronter Elisabeth a deux personnalités, deux choix de vie complètement opposés afin qu'elle soit obligée de faire un choix. C'est l'un des sujets du tome 3, comme le lecteur aura l'occasion de le découvrir.

"Le Troisième Testament" constitue votre première série. Vous étiez de jeunes débutants lorsque vous l'avez démarrée. Pourtant on constate dès le premier album une grande maîtrise du récit, tant dans la manière de poser le mystère que dans la distillation progressive des révélations, qui n'a fait que se confirmer dans le deuxième. Vous êtes vous tenus à un plan initial où tout était prévu d'avance, dans les moindres détails, ou bien l'expérience acquise au cours de la réalisation des premiers albums vous a -t-elle amené à introduire des changements importants dans le déroulement de l'intrigue afin de l'améliorer?

X.D.: Il faut établir une différence entre le travail effectué sur la construction et le déroulement de l'intrigue elle-même d'une part et, de l'autre, son traitement sur la planche. L'histoire des quatre volumes a été écrite d'emblée au départ et nous nous y tenons. Nous savons quand nous poserons telle ou telle question et dans quel volume nous allons apporter la réponse. Ainsi le lecteur trouvera au début du tome 3 la réponse directe à la question par laquelle s'ouvrait le tome 1. En revanche, au niveau de l'anecdote nous essayons de nous améliorer à chaque fois. Nous travaillons le découpage de la planche en faisant en sorte de conduire le lecteur à découvrir les informations au moment exact où nous voulons les lui donner. C'est un élément très important, surtout lorsqu'il s'agit d'une enquête policière.

Si nous comparons le tome 1 avec le 2, nous constatons que le deuxième est beaucoup plus dense que le précédent. Un peu trop peut-être...

X.D.:Cette densité est due au nombre d'informations à faire passer par rapport au nombre de pages dont nous disposions, ce qui nous a contraint à saturer chaque planche. Résultat: il y a un peu trop de cases par page dans cet album. C'est la raison pour laquelle nous avons décidé que le tome 3 sera plus long - il comptera ente 52 et 54 pages. L'expérience du précédent nous a montré que les 46 pages d'un pages d'un album normal n'étaient pas suffisantes pour développer d'une manière convenable toutes les informations et les évènements prévus dans le plan initial.

Il vous reste encore tellement de révélations à nous faire? Et nous qui croyions commencer à y voir un peu plus clair, à comprendre les enjeux.

X.D.: Des surprises, il y en aura jusqu'au dernier moment, jusqu'à la dernière page, c'est promis! Car il reste quand même pour l'instant trop de questions en attente d'une réponse. Où se trouve le Troisième Testament? Quel est son contenu? Qui sont en réalité ces moines de Stornwall? D'où vient l'étrange personnage qui les dirige? Qu'est ce qui est arrivé à Marbourg il y a vingt ans? Que s'est il passé pendant son procès? Pourquoi n'est-il pas mort dans l'incendie qui s'en est suivi?

Vous nous mettez l'eau à la bouche. Ne pouvez vous pas nous donner quelques informations pour satisfaire notre impatience en attendant le troisième tome?

X.D.: Certes non! Il faut ménager le suspense. Tout ce que je peux vous dire c'est que nos héros vont se retrouver à nouveau sur les routes. nous les avons laissé très à l'ouest; logiquement, ils se déplaceront donc vers l'est...Les évènements s'accéléreront progressivement. Pour Conrad, Elisabeth, et Trevor, la situation deviendra de plus en plus dramatique. La série qui avait démarré comme un polar va s'orienter de plus en plus vers un récit épique. Au fur et à mesure que les réponses aux questions arrivent, les évènements s'enchaînent et la tragédie se met en place: les forces en présence vont se rencontrer. Et cela fera des étincelles...

quatrième tome: lire l'interview d'alex alice et xavier dorison sur Vécu n°36 (Glénat)

lire l'interview d'alex alice sur Vécun°24 (Glénat)
lire l'interview de Dorison sur la lettre de Dargaud


propos recueillis par Ricardo Alvarez
interview extraite du magazine 'Vécu' (n°24 ), des éditions Glénat