le troisième testament

ou le testament philosophique

par C. et B. Pissavy-Yvernault

Avec le quatrième tome, nos deux auteurs nous ont concocté un final au Troisième Testament digne des meilleurs bouquets de feux d'artifice. Jusqu'au bout, ils auront tenu le cap, naviguant avec talent entre grandiose et mystère. Mais eux, que pensent-ils de tout cela?

Le Troisième Testament flirte sans cesse entre érudition et grand spectacle... Pour vous, c'est de l'esbroufe ou du vrai?

Xavier Dorison: Je ne l'aurais pas dit comme ça, mais c'est vrai. Nos personnages sont bien plus compétents que nous. Nous ne sommes ni historiens ni théologiens, à l'inverse d'auteurs tels Umberto Eco ou Perez-Reverte qui sont de vrais intellectuels. Ils ont effectué autrement plus de recherches que nous en théologie ou en histoire médiévale. Nous, nous sommes documentés pour donner du crédit à nos personnages, pour faire sonner "juste" notre récit. Nous rencontrons très souvent des lecteurs bien plus érudits que nous dans tous ces domaines; s'ils ont marché, cela me réjouit car le but est atteint.

Ca ne crée pas de malentendus?

X.D.: Non, ils nous abordent comme si nous étions des spécialistes du Moyen-Age ou de théologie. Finalement, nous avons eu assez peu de critiques dans ces domaines, ce qui tendait à prouver que nos sources étaient fiables.

Nous avons été frappés par une grande théâtralité aussi bien dans la mise en scène que dans le jeu des acteurs, finalement assez dénués d'humour...

Alex Alice: Christian Rossi me disait à propos de mes pages qu'il avait l'impression qu'un type se baladait avec un spot sous mes personnages pour accentuer les ombres! Que dire? Moi j'aime ça!
X.D.: Nos personnages vivant au XIVème siècle, il est difficile d'utiliser des dialogues trop contemporains. Nous ne voulions pas non plus verser dans un français "repris d'époque". Notre parti pris a donc été d'utiliser des dialogues très écrits, même si, à l'arrivée ils sont injouables par des acteurs qui ne seraient rompus au langage quasi-shakespearien. Ca confère à l'ensemble une note très théatrale sans aucun second degré, mais c'est voulu: nous croyons à l'aventure que nous racontons et nous sommes là pour dire aux lecteurs: "Nous allons vous raconter une histoire à laquelle vous devez croire ou du moins à laquelle nous avons envie que vous croyiez!" et surtout pas pour se moquer du genre.

Nous voulions dire que vos personnages ont assez peu de distance, de recul...

X.D.: Mais qui sont les protagonistes de cette histoire? Des moines, des érudits, des religieux, des templiers... Et tous ces gens sont rarement de grands comiques... Ils croient à ce qu'ils font et leur motivation initiale est très puissante. Ces moines que nous voyons au début du tome 1, étaient des types qui passaient leur vie à prier et étudier. Même si cela n'était pas forcément vrai historiquement, cela sert notre histoire dont un des grands thèmes est le fanatisme. Nous ne racontons pas du tout les aventures quotidiennes d'un héros sympathique, alors s'ils ont l'air d'être dans leur "trip", c'est justement pour faire "vrai"

Vous utilisez de grands effets spéciaux, bien plus près du fantastique que du réel.

X.D.: Il y a un vrai rapport, dans l'écriture comme dans la mise en scène, entre les risques qu'on prend et le résultat qu'on obtient. Il est vrai qu'on veut déclencher de grands effets et qu'on se sert beaucoup d'envolées lyriques, au risque de décrédibiliser le récit. Toutes proportions gardées, on est presque dans Ivan le Terrible! Si le scénario se déroulait dans un petit appartement, avec des gens qui ont des problèmes car le RMI arrive en retard, et que l'un d'eux a un cancer ou je ne sais quoi d'autre... alors forcément, le risque de lever ce que Stephen King appelle: "le voile d'incrédulité" est assez faible.
A.A.: "The suspension of disbelief". C'est ce qui fait qu'on croit à ce qu'on voit ou à ce qu'on lit. L'auteur court en permanence le risque de perdre la foi du lecteur, d'interrompre sa projection dans l'univers de l'album. Xavier et moi essayons d'entraîner le lecteur le plus loin possible en assurant constamment son adhésion à l'histoire.
X.D.: Tous les lecteurs n'ont pas la même sensibilité: certains ont une vraie facilité à croire à tout cela et d'autres, moins. Il est évident que le fan de polars ou d'histoires de complots politiques aura un peu de difficulté à adhérer aux envolées d'un prêtre en haut de sa montagne, le vent dans le cheveux.
A.A.:
Beaucoup d'auteurs de BD qui font dans la chronique quotidienne utilisent pour cela un graphisme très déconnecté du réel. Moi, ce qui m'intéresse, c'est de mettre en place des univers et des personnages qui n'existent pas. A l'encontre de ces auteurs là, pour que le lecteur y croit, je dois tirer tout mon dessin vers le plus de réalisme possible. J'ai envie de faire voyager le lecteur dans un monde plus magique, plus sombre, différent... Mais le plus crédible possible.

En effet vous êtes parfois proches de l'héroïc-fantasy.

A.A.: Beaucoup de gens classent notre série dans l'heroïc-fantasy. Même si je ne suis pas d'accord avec eux, je revendique totalement la filiation.
X.D.: Ils ont raison pour ce qui est de la mise en scène, mais pas dans le fond. Un des partis pris de ce genre est de considérer l'irrationnel comme acquis, ce qui n'est pas vrai du tout dans le Troisième Testament. Mais dans la mise en scène et les effets qu'utilise Alexandre, on s'en rapproche. Il part de l'univers très réaliste du Moyen-Age pour le tordre et en faire quelque chose proche de la Fantasy, comme cela a été fait dans le premier Highlander, Excalibur ou dans Lady Hawke.

A.A.:J'aime bien la BD historique, mais je n'aime pas la dessiner. Xavier a tendance à transformer la réalité historique pour la ramener vers le fantastique. Je prcède un peu de la même manière dans mes pages et j'en rajoute dans la mise en scène, quitte à utiliser les codes de l'heroic-fantasy.

Est-ce cela qui donne une dimension presque second degré à votre histoire?

A.A.: Non, je ne dirais pas cela. Ca rajoute de la séduction en fait. Notre but est de rendre cet univers le plus palpitant possible. Lorsque je dessine une abbaye, plutôt que d'en donner une vision photographique, je préfère la montrer de nuit, en flammes ou pendant un orage. Et si je l'éclaire par en-dessous pour la rendre terrifiante, c'est pour servir au mieux le récit et être plus romanesque.
X.D.: Le premier épisode d'Indiana Jones, c'est de la grande aventure, avec de l'humour, certes, mais il ne perd jamais cette espèce de conviction, de sincérité. Il croit à ce qu'il fait. A l'inverse le troisième épisode est truffé de second degré et devient de l'autoparodie. Quinze ans plus tard, cela donne La Momie, avec un réalisateur qui vous dit: "On fait de l'aventure mais, entre nous, on n'y croit pas une seule seconde, hein!"
A.A.: On ne cherche pas à faire de la réalité mais du plausible. C'est pour cela qu'on a tenu à ancrer le récit dans une époque précise afin que le lecteur ne puisse douter de la véracité des évènements.
X.D.: Si vous voulez raconter des histoires incroyables, il faut donner au public de solides accroches. On commence par enfoncer un pic d'acier de 45 centimètres dans le roc, on accroche bien le lecteur avec une corde et ensuite on le lance dans le vide. Ce pic d'acier, c'est le repère réel. On part de textes et de personnages qui ont existé, on situe tout cela dans un cadre inquisitorial réel et une fois posé tout cela, on peut partir.

Vous semblez très attachés au fait d'y croire et d'y faire croire. Avez-vous des velléités polémiques autour de l'existence d'un Troisième Testament ou est-ce juste un ressort dramatique?

A.A.: Le Troisième Testament est juste un moyen pour parler de la foi de nos personnages. Notre vrai sujet, c'est la foi et non la religion.
X.D.: D'un point de vue historique, tout le monde s'accorde aujourd'hui à dire qu'il existe l'équivalent d'un Troisième Testament. On sait également qu'au fil de son histoire, l'Eglise a décidé des textes canoniques ou apocryphes. Il n'y aurait donc pas grand intérêt à polémiquer autour de cette question. De plus nous n'avons pas les compétences pour cela. Le Troisième Testament est pour nous la représentation symbolique d'une foi et d'un certain nombre de réponses aux questions existencielles de l'homme.
A.A.: Si notre Troisième Testament et les rouleaux de Quman fascinent autant, c'est parce qu'on a le sentiment qu'ils contiennent ces réponses.

Vous voulez dire que votre propos serait finalement plus philosophique que théologique?

X.D.: Dans son drame, notre propos est théologique, mais dans son thème, il est évidemment philosophique. Cela dit, nous n'avons aucune prétention de philosophes et notre approche reste modeste.

On vous a pourtant beaucoup catalogué dans l'aventure théologique. N'y a-t-il pas un malentendu?

X.D.: Si l'histoire était une maison, on pourrait dire que le crépi est théologique. Par contre, ce qui soutient notre édifice, c'est une vraie question, un sens, ce que l'on appelle la proposition thématique. Pour nous, c'est la foi, non pas seulement religieuse, mais comme sentiment absolu.

Vous ne seriez donc pas si proche de tout ce courant apparu depuis peu dans la collection Loge Noire?

X.D.: Nous avons dû être les premiers à mélanger aventure et ésotérisme en BD. Depuis, il y a eu de beaux exemples avec Le Triangle Secret et Le Décalogue. Je suis fasciné de voir comment, à partir des mêmes éléments de base - l'existence d'un document caché qui remet en cause les fondements d'une religion -, on arrive à des traitements aussi différents. Nous avons joué sur un registre beaucoup plus "aventure".

Vous seriez finalement plus parents d'Alexandre Dumas?

X.D.: C'est mon modèle. J'ai l'impression que les autre séries "théologiques" sont beaucoup plus réalistes. Notre parti pris est beaucoup plus spectaculaire. On est presque dans l'aventure de genre, dans le film de cape et d'épée...

Accepteriez vous la filiation avec l'esthétique du film Le Pacte des Loups?

A.A.: Je reconnais partager un certain nombre d'intentions dans le traitement des décors et de la mise en scène. Le réalisateur a tiré cet univers très référencé historiquement vers quelque chose de très nouveau qui m'interesse aussi. Il me semble cependant que ces tentatives sont mieux acceptées en bande dessinée qu'au cinéma: comme c'est le lecteur qui fait vivre l'univers de la BD, il est plus à même de l'accepter. Au cinéma, le rythme, le son et le mouvement sont imposés au spectateur. S'il n'est pas d'accord avec ce qu'il voit, c'est fichu!
X.D.: Si j'en suis proche, c'est uniquement dans le traitement visuel et dans le plaisir enthousiaste à faire du cinéma, mais pas du tout dans la construction de l'histoire. Je ne me retrouve pas du tout dans ces types habillés en filles qui font du kung-fu dans le Gévaudan. Rapidement mon "voile d'incrédulité" est totalement levé. J'aurais préféré qu'on m'explique que ces moines avaient été initiés aux arts martiaux par un Shaolin venu d'Orient...ou que sais-je encore.

Ce dernier tome apporte-t-il les réponses aux questions soulevées par les premiers?

X.D.: Il apporte celles qu'il faut avoir.
A.A.: J'ajoute que l'éventualité de réutiliser cette mythologie-là dans un autre cadre, avec d'autres personnages et à une autre époque fait partie de nos idées depuis le début.

Ressentez vous des pressions pour poursuivre l'aventure au-delà des quatre tomes initialement prévus?

X.D.: Aucune. Mais la vraie question est de savoir ce que nous attendons de nous même désormais, bien plus que se demander ce que veulent les autres. On nous demande juste de faire des histoires. Et comme nos goûts sont assez stables, il y toutes les chances pour que l'on nous retrouve sur le même sentier. Quant à savoir s'il y aura une suite au Troisième Testament, on a déjà répondu qu'à l'issue du tome 4, il y avait une vraie fin, que l'histoire était bouclée. Aurons-nous envie d'y revenir? On verra...
A.A.: Il est évident que nous sommes attirés par le genre mystique; nous y reviendrons avec ou sans le Troisième Testament...


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propos recueillis par Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault
interview extraite du magazine 'Vécu' (n°36 ), des éditions Glénat